Blog/Sénégal & Afrique

Fragmentation des données de santé au Sénégal : causes et coûts

Fragmentation des données de santé au Sénégal : agendas papier, applications isolées, programmes cloisonnés. Ce que disent les études et ce qu’elle coûte.

Équipe Quralys7 min de lectureRead in English
Partager

En bref

  • Au Sénégal, les données de santé sont dispersées entre agendas papier, applications privées et systèmes des programmes publics, qui n’ont jamais été conçus pour partager un dossier.
  • Les analyses de l’OMS, de Digital Square, de PATH et de la coalition Transform Health dressent le même constat : beaucoup d’initiatives, peu de standards communs et des liens fragiles entre les systèmes.
  • Les patients paient ces ruptures en historiques et en examens répétés, les médecins en ressaisies ; un standard commun comme FHIR est la pièce qui manque.

Awa habite aux Parcelles Assainies et souffre d’hypertension. La première fois qu’elle consulte le Dr Moussa Ndiaye, cardiologue au Plateau, elle arrive avec une pochette plastique pleine de papiers : une ordonnance manuscrite d’un poste de santé, des résultats d’un laboratoire de la Médina et un téléphone rempli de photos WhatsApp. Le Dr Ndiaye commence la consultation en reconstituant un historique qui existe déjà, en morceaux, à plusieurs endroits.

Voilà à quoi ressemble la fragmentation des données de santé au Sénégal. Cet article montre où se trouvent les morceaux, ce que disent les études indépendantes, ce que ces ruptures coûtent aux patients et aux médecins, et pourquoi multiplier les applications ne suffira pas à les relier.

Trois endroits où le dossier se rompt

L’information de santé ne manque pas au Sénégal. Elle est éparpillée entre des outils conçus à des époques différentes, pour des usages différents, et qui partagent rarement un format.

Le papier à l’accueil

Pour beaucoup de patients, prendre rendez-vous chez un médecin, c’est encore appeler un secrétariat aux heures de pointe, et le créneau finit dans un agenda papier. L’ordonnance est manuscrite et quitte le cabinet dans le sac du patient. Une analyse de situation réalisée en 2024 pour la coalition Transform Health évoque « le règne du papier dans les entités publiques » (traduction) et constate que la plupart des structures restent loin de systèmes numériques structurés et sécurisés.

Des applications qui travaillent seules

Le Sénégal compte aussi un écosystème actif de santé numérique : plateformes de prise de rendez-vous, services de téléconsultation, outils de recherche de pharmacie. Chacun répond à un vrai besoin. Mais chacun conserve ses dossiers dans son propre format, si bien qu’un patient qui utilise deux services se retrouve avec deux historiques partiels qui s’ignorent.

Le phénomène n’est pas nouveau. Selon la même analyse, une évaluation nationale de la santé numérique menée en 2015 recensait « une cinquantaine d’initiatives isolées » et décrivait « un écosystème fragmenté » (traduction). Le rapport ajoute que les projets d’e-santé restent cloisonnés parce qu’ils fonctionnent « en mode projet », et que le catalogue des solutions existantes n’est plus tenu à jour.

Des programmes publics conçus pour rendre compte

Côté public, le DHIS2 (une plateforme open source de collecte et d’analyse des statistiques sanitaires) est depuis plus de dix ans la colonne vertébrale du système national d’information sanitaire. Il est déployé du niveau central jusqu’aux districts sanitaires et aux postes de santé communautaires, et le programme national de lutte contre la tuberculose utilise son module Tracker pour le suivi des patients, d’après HISP Rwanda (2026).

Mais le DHIS2 a été pensé d’abord pour compter et piloter, pas pour héberger un dossier clinique complet. L’analyse Transform Health le dit sans détour : le DHIS2 n’est pas un serveur d’hébergement de données, et son module Tracker n’est pas conçu nativement pour servir de dossier patient. D’autres systèmes gravitent autour. Au moment de l’analyse, le lien entre le DHIS2 et le logiciel de gestion de la SEN PNA, chargée de l’approvisionnement national en médicaments, reposait sur des transferts de fichiers CSV, alors que l’interopérabilité suppose, rappelle le rapport, l’existence d’une véritable couche d’échange.

Même constat pour la surveillance des maladies. Pour les maladies évitables par la vaccination, une note pays publiée par PATH en 2025 relève que des outils papier coexistent avec trois systèmes numériques, et qu’aucun standard d’échange de données comme HL7 FHIR ou ADX n’est utilisé à ce jour.

Ce que disent les études

Plusieurs analyses indépendantes, menées à des fins différentes, dressent le même tableau.

  • Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique (2024). À l’échelle du continent, une note d’orientation sur la numérisation des données de santé pointe une « extrême fragmentation des interventions » (traduction), avec des investissements concentrés sur des projets pilotes rarement passés à l’échelle.
  • Digital Square (2023). Le travail d’architecture d’entreprise mené au Sénégal part d’un constat : des systèmes d’information fragmentés, un manque de coordination, des processus manuels et une absence d’automatisation.
  • Coalition Transform Health (2024). S’appuyant sur le Global Digital Health Monitor, l’analyse attribue au Sénégal la note de 3 sur 5 pour sa maturité globale en santé numérique, mais de 1 sur 5 pour « l’architecture et l’interopérabilité des plateformes existantes » (traduction).
  • Communauté DHIS2 (2026). Dans une enquête de juin 2026 sur la connexion des dossiers patients au DHIS2, les équipes de mise en œuvre de plusieurs pays rangent la fragmentation des paysages de systèmes, qui complique la coordination entre équipes, parmi leurs difficultés récurrentes.

« La fragmentation du système de santé en général, et du système d’information sanitaire (SIS) en particulier, constitue l’un des principaux obstacles à l’amélioration des services de santé en Afrique. »

— Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, Health data digitalization in Africa (2024, traduction)

Ce que la fragmentation coûte aux patients

Pour Awa, la fragmentation n’a rien d’abstrait. Chaque nouvelle clinique repart de zéro. Elle répète de mémoire ses allergies, ses traitements et ses anciens résultats, en espérant ne rien oublier d’important.

Si une ordonnance papier se perd, elle retourne chez le médecin. Si un ancien résultat est introuvable ou jugé peu fiable, l’examen risque d’être refait. Un médecin qui ne voit pas tous les médicaments qu’elle prend travaille avec moins d’informations qu’il n’en existe quelque part dans le système.

Une grande partie de ces coûts retombe sur les ménages. En 2023, les paiements directs des ménages représentaient environ 44 % des dépenses courantes de santé au Sénégal, selon les données de la Banque mondiale issues de la base de l’OMS sur les dépenses de santé. Quand une consultation ou un examen doit être refait parce que le dossier n’a pas suivi le patient, c’est souvent la famille qui paie deux fois.

Ce qu’elle coûte aux médecins et aux cliniques

Pour le Dr Ndiaye, la fragmentation se voit à l’accueil comme en consultation. Le secrétariat est saturé aux heures de pointe, des rendez-vous pris par téléphone sont oubliés et laissent des créneaux vides, et l’historique du patient arrive sur papier, à résumer ou à ressaisir à la main.

Les outils numériques aident, mais chaque nouvelle application est un endroit de plus où saisir les mêmes données. Un cabinet qui utilise une application de rendez-vous, un service de téléconsultation distinct et son propre tableur de facturation détient trois copies partielles du même patient. Et quand les systèmes ne partagent pas de format, la remontée des données vers le système national devient une tâche à part, au lieu d’être un sous-produit des soins déjà enregistrés.

À retenir Le Sénégal ne manque pas de logiciels de santé. Il lui manque une langue commune entre les systèmes, pour qu’une information écrite une fois puisse être lue partout où le patient l’autorise.

Pourquoi de nouvelles applications ne suffiront pas

On pourrait croire qu’une application de plus, mieux conçue, réglera le problème. Les faits disent autre chose. Le bureau régional de l’OMS observe que les investissements sont allés surtout à des projets pilotes rarement étendus. Lors de la validation d’un cadre politique national de santé numérique, en avril 2025, les autorités sanitaires nationales elles-mêmes ont décrit les initiatives numériques en cours comme « souvent mises en œuvre de manière dispersée » et appelé à mieux les coordonner, rapportait WeAreTech Africa.

Les règles restent à écrire. La note de PATH de 2025 indiquait que le cadre national d’interopérabilité était toujours à l’état de projet. Quant au projet de loi sur la santé numérique, qui doit notamment encadrer le dossier patient, il était encore « en examen au niveau du Secrétariat général du gouvernement » en juin 2026, selon l’Agence de presse sénégalaise (APS).

Ce qui manque n’est pas un silo de plus. C’est une couche commune : une manière partagée d’écrire les dossiers de santé, pour que tout système autorisé puisse les lire.

Ce qui permettrait de relier les morceaux

L’interopérabilité (la capacité de systèmes différents à échanger des données et à les exploiter sans ressaisie) repose sur quelques ingrédients simples.

  • Un format commun. HL7 FHIR (Fast Healthcare Interoperability Resources, prononcé comme l’anglais « fire ») définit des briques standard, appelées ressources, pour un patient, un rendez-vous, une ordonnance ou un résultat d’analyse. Notre guide de FHIR expliqué simplement en détaille le fonctionnement.
  • Des codes partagés. Des nomenclatures internationales comme la CIM-11 pour les diagnostics et LOINC pour les examens de laboratoire, pour que « palu » et « paludisme » signifient la même chose pour chaque système.
  • Des règles de consentement et d’accès. Le patient décide qui peut lire quoi, et chaque accès est tracé.
  • Une passerelle vers le système national. Une couche de traduction transforme les événements cliniques en indicateurs attendus par le DHIS2. L’équipe du DHIS2 voit elle-même FHIR comme un standard d’interopérabilité, et non comme un remplaçant de son modèle interne. Dans l’enquête de juin 2026, tous les groupes HISP (les équipes locales qui déploient le DHIS2) ayant répondu à la question ont cité FHIR comme standard d’avenir. Nous y revenons dans DHIS2 et FHIR.

Aucun de ces ingrédients n’exige de remplacer ce qui fonctionne. Les applications, les cliniques et le DHIS2 peuvent rester en place. Ce qui change, c’est qu’ils s’accordent sur la manière d’écrire les choses.

Ce que fait Quralys

Quralys se construit autour de cette couche manquante. Ses premiers modules, une application de prise de rendez-vous pour les patients et un logiciel de cabinet pour les médecins libéraux de Dakar (un pilote avec 3 à 5 médecins est prévu), enregistrent chaque étape sous forme de ressource FHIR R4 standard : le rendez-vous, la consultation, l’ordonnance. Les applications sénégalaises existantes ont vocation à se brancher sur le même dossier via une API partenaires, avec le consentement du patient, plutôt qu’à être remplacées, comme nous l’expliquons dans interopérabilité plutôt que concurrence.

Les données de production seront hébergées au Sénégal, et une passerelle vers le DHIS2 figure dans la feuille de route. Pour voir comment les pièces doivent s’assembler, consultez notre page écosystème.

Sources

  1. Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique : Health data digitalization in Africa, note d’orientation AHOP (2024)
  2. Coalition Transform Health : Landscape analysis, digitisation and health data governance in Senegal (janvier 2024)
  3. Digital Square : Transforming Senegal’s health care system through an enterprise architecture approach (2023)
  4. HISP Rwanda : Numérique et santé au Sénégal, plus de 10 ans de transformation sanitaire grâce à DHIS2 (2026)
  5. PATH : VPD surveillance systems in Senegal, note pays (juillet 2025)
  6. DHIS2 : EMR-DHIS2 integration survey (juin 2026)
  7. DHIS2 : DHIS2 and FHIR
  8. Banque mondiale : paiements directs des ménages (% des dépenses courantes de santé), Sénégal
  9. WeAreTech Africa : Le Sénégal se dote d’un cadre politique pour encadrer la santé numérique (avril 2025)
  10. APS via AllAfrica : Plaidoyer pour l’adoption d’une loi sur la santé numérique (juin 2026)
Partager

Écrit par l’équipe Quralys

Quralys construit un écosystème de santé natif FHIR au Sénégal : un dossier que cliniques, pharmacies, laboratoires, assureurs et système national peuvent lire, avec l’accord du patient.

Le voir en pratique

Les médecins libéraux de Dakar peuvent rejoindre le pilote : réservation en ligne, consultations prépayées, ordonnances numériques et vidéo, gratuits pendant le pilote.