DHIS2 et FHIR expliqués : le rôle du système national d’information sanitaire au Sénégal, pourquoi il n’est pas un dossier patient, et ce qui fait le lien.
En bref
- Depuis une dizaine d’années, le DHIS2 est la colonne vertébrale du système national d’information sanitaire du Sénégal : il compte et suit les programmes, mais il n’est pas conçu pour servir de dossier patient.
- Le DHIS2 considère FHIR comme un moyen d’échanger des données, pas comme son format de stockage : les logiciels cliniques ont besoin d’une couche de traduction pour l’alimenter.
- Dans l’enquête DHIS2 de juin 2026, environ la moitié des intégrations avec des dossiers médicaux électroniques utilisaient déjà FHIR, et la correspondance des données se faisait le plus souvent dans une couche intermédiaire.
Dans un cabinet de la Médina, une médecin généraliste confirme qu’Awa a le paludisme et lui rédige une ordonnance. Cette consultation produit deux informations distinctes : le dossier d’Awa, dont son prochain médecin aura besoin, et un cas de paludisme de plus, que le système national d’information sanitaire doit comptabiliser. Au Sénégal, ces deux informations suivent souvent des chemins séparés ; en 2023, une revue de Digital Square décrivait des systèmes d’information sanitaire fragmentés, avec des processus manuels et peu d’automatisation.
Cet article explique ce que fait le DHIS2 au Sénégal, pourquoi il n’est pas un dossier patient, ce que change FHIR et ce que révèle l’enquête DHIS2 de juin 2026 sur la connexion des cliniques. Nul besoin de connaissances informatiques : les détails techniques sont regroupés à part.
Ce que fait le DHIS2 au Sénégal
Le DHIS2 est un logiciel libre de collecte, d’analyse et de visualisation des données de santé. Son développement est coordonné par le centre HISP de l’université d’Oslo et, selon le site du DHIS2, plus de 80 pays à revenu faible ou intermédiaire l’utilisent comme système national de données de santé.
Le Sénégal a commencé à déployer le DHIS2 en 2013 et l’a étendu à l’échelle nationale entre 2015 et 2016, d’après une étude de cas publiée par le DHIS2. Selon la même source, tous les programmes de santé du pays l’utilisent comme source unique de données agrégées. En août 2026, HISP Rwanda le présentait comme « l’épine dorsale » du système d’information sanitaire national, déployé du niveau central jusqu’aux districts et aux postes de santé communautaires.
Le DHIS2 comprend aussi Tracker, un module qui suit des personnes plutôt que des totaux. En 2021, il était configuré au Sénégal pour recueillir les données individuelles des personnes vivant avec le VIH, et dès 2020 le pays a été l’un des premiers d’Afrique de l’Ouest à l’utiliser pour le suivi des cas de COVID-19 et de leurs contacts. Le programme national de lutte contre la tuberculose s’en sert pour suivre ses cohortes de patients et l’observance des traitements.
Compter n’est pas soigner
L’essentiel du contenu du DHIS2 relève des données agrégées, c’est-à-dire des comptages : combien de cas de paludisme un poste de santé a vus en septembre, combien d’enfants ont été vaccinés. Ces totaux alimentent des tableaux de bord qui aident les autorités sanitaires nationales à décider où envoyer du personnel, des médicaments ou des campagnes.
Tracker va plus loin, mais il est organisé autour des programmes. Le DHIS2 le présente comme un moyen de rattacher des données à une personne que l’on peut suivre dans le temps, par exemple le calendrier vaccinal d’un enfant. Le dossier d’un cabinet est bien plus large. Le Dr Moussa Ndiaye, cardiologue au Plateau, a besoin des allergies d’Awa, de tous ses traitements en cours, de ses résultats antérieurs et des notes des autres médecins, quelle que soit la maladie.
Le DHIS2 ne cherche pas à devenir ce dossier, ses développeurs le disent :
« Nous considérons FHIR comme un standard d’interopérabilité, et non comme un substitut à notre modèle interne. » — DHIS2, page « DHIS2 and FHIR » (traduction)
Ce qu’apporte FHIR
FHIR (à prononcer « fire », à l’anglaise) est le standard international d’échange des informations de santé, publié par l’organisme de normalisation HL7. Il décrit les soins sous forme de briques standard appelées ressources : un Patient, un Encounter (une consultation), une Condition (un diagnostic), une MedicationRequest (une ordonnance). Tout système qui parle FHIR lit ces briques de la même manière. Notre page FHIR, simplement l’explique en cinq minutes.
Les travaux FHIR du DHIS2, décrits sur sa page consacrée à FHIR, portent sur l’échange plutôt que sur le stockage :
- les formulaires de saisie peuvent être mis en correspondance avec des ressources FHIR Questionnaire, si bien qu’un formulaire rempli ailleurs peut être lu par le DHIS2 ;
- les données patients de Tracker ont été traduites en une ressource Patient conforme au résumé patient international (IPS, présenté plus bas) ;
- les listes d’options et la hiérarchie des structures de santé peuvent être publiées sous forme de ressources FHIR standard ;
- le paramétrage DHIS2 d’un pays peut servir à produire un guide d’implémentation FHIR (un référentiel publié qui fixe exactement la forme des données).
La même page cite des échanges FHIR déjà en place en Afrique : surveillance des cas de VIH au Rwanda, données sur les personnels de santé en Afrique du Sud.
La couche intermédiaire manquante, en chiffres
Puisque le DHIS2 ne stocke pas de FHIR, il faut une traduction entre le logiciel d’une clinique et le DHIS2. C’est le plus souvent le rôle d’un intergiciel (middleware) : une couche intermédiaire qui reçoit les données, les convertit au format de l’autre système et les transmet.
Le 1er juin 2026, l’équipe centrale du DHIS2 a publié les résultats de son enquête sur l’intégration entre dossiers médicaux électroniques et DHIS2. Un dossier médical électronique (DME, EMR en anglais) est le logiciel où une clinique ou un hôpital tient les dossiers des patients. L’enquête a recueilli 45 réponses, que l’auteur juge indicatives plutôt que statistiquement représentatives. Les principaux résultats :
- 15 répondants sur 28 de l’enquête communautaire disposaient déjà d’un échange de données entre un DME et le DHIS2, mais seuls 3 de ces 15 échangeaient dans les deux sens ;
- 8 intégrations sur 15 utilisaient FHIR sous une forme ou une autre, le plus souvent comme format intermédiaire dans la couche de traduction ;
- la correspondance des données se faisait d’abord dans l’intergiciel (6 sur 15), devant le DME (4) et le DHIS2 lui-même (3), et OpenHIM, un intergiciel de santé open source, était l’outil le plus cité ;
- dans l’enquête distincte menée auprès des groupes HISP, tous les répondants qui ont abordé la question des standards d’avenir ont cité FHIR.
L’auteur conclut sans détour : « le protocole se stabilise, mais le travail de correspondance reste un défi » (traduction). Les répondants signalent des doublons, des périodes de rapportage décalées (hebdomadaires contre mensuelles) et une validation insuffisante entre systèmes. La plupart des intégrations actuelles sont des chaînes de transmission de rapports, pas des synchronisations en temps réel.
L’IPS, un résumé partagé du patient
Le résumé patient international (International Patient Summary, IPS) est un petit socle de données convenu sur un patient, utilisable par tout clinicien, notamment pour des soins non programmés. Le guide d’implémentation IPS de HL7 le décrit comme « minimal et non exhaustif », indépendant de la spécialité et de la pathologie, « mais cliniquement pertinent » (traduction). Son jeu de données est aussi une norme internationale, l’ISO 27269, dont la deuxième édition a paru en septembre 2025.
Un IPS doit contenir trois rubriques : les problèmes de santé, les allergies et intolérances, et les médicaments. Les vaccinations, les résultats d’examens, les actes passés et les dispositifs médicaux sont recommandés. Imaginez Awa arrivant aux urgences d’un hôpital un dimanche soir : un résumé issu du cabinet du Dr Ndiaye indiquerait à l’équipe son traitement contre l’hypertension et son allergie à la pénicilline, avant toute question.
Pour le DHIS2, l’IPS donne une forme commune à l’identité et aux données démographiques du patient ; selon le DHIS2, ces travaux devraient à terme permettre de les importer et de les exporter, par exemple lors de l’orientation d’un patient vers une autre structure.
Ce que cela change pour le Sénégal
Pour un gestionnaire de clinique, la leçon est simple : nul besoin de remplacer le DHIS2 ni d’y ressaisir des données. Le système national continue de faire ce qu’il fait bien, compter et piloter les programmes, tandis que le logiciel clinique garde le dossier du patient. Entre les deux se place une couche de traduction, et FHIR devient la langue commune du côté des cliniques.
Pour les médecins, le test pratique tient en une question : votre logiciel enregistre-t-il diagnostics et ordonnances sous forme de données codées ou de texte libre ? Les données codées (la CIM-11 pour les diagnostics, LOINC pour les analyses de laboratoire, voir notre article sur les codes de santé) peuvent être comptées automatiquement ; le texte libre doit être lu par quelqu’un.
Pour les autorités sanitaires nationales et les partenaires, l’enquête désigne le vrai travail : décider quelles données circulent au niveau du patient et lesquelles sous forme de totaux, aligner les codes et valider tôt. L’OMS publie elle aussi ses recommandations sous forme de guides FHIR : voir notre article sur les recommandations SMART de l’OMS.
Pour le lecteur technique
Dans un flux type, le logiciel de la clinique écrit un Encounter, une Condition codée en CIM-11 et une MedicationRequest. Une couche intermédiaire (OpenHIM, ou Apache Camel, que le DHIS2 utilise lui-même) peut alors soit agréger les événements en une valeur par structure, indicateur et période (la ressource FHIR MeasureReport est conçue pour porter ce type de résultat), soit les transformer en inscription et en événement Tracker pour un patient suivi par un programme. Le DHIS2 reçoit le résultat par son API.
L’enquête montre où les projets butent : réutiliser les identifiants pour que les mises à jour ne créent pas de doublons, faire correspondre les périodes de rapportage, et rattacher les termes locaux à des codes partagés.
Ce que fait Quralys
Quralys est une plateforme de santé nativement FHIR, en cours de construction à Dakar. Elle commence par la prise de rendez-vous, les notes de consultation et l’ordonnance numérique pour les médecins du privé, et un pilote avec trois à cinq médecins est prévu. Chaque action écrit une ressource FHIR R4 standard : les données qui font tourner une consultation ont déjà la forme qu’attend le côté clinique du pont.
Un module ultérieur est une passerelle DHIS2 : une couche de traduction qui transforme les événements cliniques en événements de suivi et en indicateurs attendus par le DHIS2, à partir du profil patient IPS et des codes internationaux, avec le consentement du patient et sans son nom dans les totaux nationaux. Elle ne remplace pas le DHIS2 et ne demande pas à le modifier. La page écosystème montre où se place cette couche.
Sources
- Digital Square : Transforming Senegal’s healthcare system through an enterprise architecture approach (2023)
- DHIS2 : About DHIS2
- DHIS2 : Senegal, COVID-19 surveillance with DHIS2 Tracker (2021)
- HISP Rwanda : Numérique santé au Sénégal, plus de 10 ans de transformation sanitaire grâce à DHIS2 (2026)
- DHIS2 : Tracker
- DHIS2 : DHIS2 and FHIR
- DHIS2 Developer Portal : What we learned from the EMR–DHIS2 integration survey (juin 2026)
- OpenHIM : Open Health Information Mediator
- HL7 : International Patient Summary, guide d’implémentation STU2
- HL7 : Structure of the International Patient Summary
- ISO : ISO 27269:2025, Informatique de santé, résumé patient international
Écrit par l’équipe Quralys
Quralys construit un écosystème de santé natif FHIR au Sénégal : un dossier que cliniques, pharmacies, laboratoires, assureurs et système national peuvent lire, avec l’accord du patient.
Le voir en pratique
Les médecins libéraux de Dakar peuvent rejoindre le pilote : réservation en ligne, consultations prépayées, ordonnances numériques et vidéo, gratuits pendant le pilote.